20.05.2008
Les chercheurs anonymes
Il parait que beaucoup de chercheurs vont mal.
Il existe même un groupe en ligne "Chercheurs Anonymes".
21.02.2008
ANR : la recherche française s'arrête en février
Cette année, j'ai sacrifié comme beaucoup de mes collègues à l'action du mois : la rédaction d'un projet de travail pour une demande de crédits à l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).
Le statut du chercheur français rejoint celui de ses collègues étrangers et notamment américains en cela qu'il doit faire ses demandes de "grants" pour financer ses projets.
Ces "grants" permettent de financer des postes en contrat à durée déterminée (chercheur, technicien) et repoussent d'autant l'accès des heureux élus à un emploi stable. Mais ce n'est pas le sujet du jour.
Le sujet du jour est que partout, on rédige, on se réunit, on remplit des tableaux de budgets, on définit des "livrables", bref on perd un temps précieux qui n'est pas utilisé à faire avancer les connaissances ni la science.
Les urgences sont repoussées à mars, donc on peut penser que le travail normal pourra reprendre en avril.
Outre cette immense perte de temps généralisée pour le chercheur qui n'est pas crédible s'il n'a pas déposé une demande ANR (s'il ne le fait pas il est soit un électron libre, soit un incapable), une immense perte de temps généralisée va s'en suivre dans la phase d'évaluation de ces demandes par les commissions ad hoc, qui sera suivi par les réunions pour définir la politique scientifique de l'ANR 2009.
Et si l'on a le bonheur de recueillir cette manne, il faudra rendre des rapports d'avancement intermédiaire détaillés et rendre les "livrables".
C'est ainsi que la recherche se retrouve tronçonnée dans le temps par les impératifs de demandes budgétaires, et tronçonnée en objectifs particuliers qui doivent aboutir à des produits finis livrables (traduction de l'anglais deliverable) par le consortium qui a fait la demande.
Oui, ce n'est rien moins qu'un consortium qui va mettre sa force de frappe dans le recueil de la manne, ce qui exclut tous les chercheurs isolés, tous les indépendants, tous les électrons libres (comme le dit une collègue, dans électron libre, il y a libre - et il faut ajouter, mais fauché).
22:33 Publié dans Science | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ANR, agence nationale de la recherche, grants
24.10.2007
La recherche sera humaine ou bien elle marchera
La recherche qui marche chez nos collègues japonais par exemple est hautement directive et hiérarchique. Le technicien ou le post-doc va faire passer le bulldozer, c'est à dire réaliser des centaines d'expériences similaires pour lesquelles il possède une parfaite maîtrise, sans que personne ne se soucie de faire varier son plaisir ou son déplaisir. Le chef tout-puissant est le seul à avoir des idées ce qui évite la dispersion des forces sur des sujets multiples. Parfois plusieurs post-docs sont en compétition pour un même sujet et le plus faible sera impitoyablement éliminé.
Il apparaît donc que l'équation idéale est impossible à résoudre...
Soit le chef est humain. Il va laisser les jeunes chercheurs présenter leurs résultats aux dépends de sa propre aura. Il va voir le sujet se diluer et se disperser, et souffrira de frustration et de manque de reconnaissance par ses pairs. Il n'aura pas le prix Nobel. Ses efforts pour partager les tâches jugées subalternes seront moqués.
Soit le chef est autoritaire. Il est dit autocratique, despotique, il signe en dernier auteur, soignant son image, celle de son laboratoire, son nom est associé à un thème, il est invité dans les congrès internationaux, et finit par faire partie de toutes les commissions possibles et imaginables, ce qui illustre le principe de Peter. On le lui reproche mais rien ne l'arrête, à part la maladie peut-être. Il est susceptible d'avoir le prix Nobel ce qui renforcera le culte du héro que démentiront tous ceux qui ont servi sous ses ordres, et qui seront frustrés.
18:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : prix Nobel, recherche humaine, recherche qui marche
Où commence le mensonge ?
Lorsque le chercheur se résout à enjoliver sa thématique pour faire plaisir à ses proches ?
Lorsqu'il prétend travailler sur cancer ou HIV pour attirer les étudiants alors qu'il y consacre 1% de son temps ?
Lorsqu'il laisse médiatiser sa publication comme susceptible à terme de mener à une avancée significative ?
Lorsqu'il déclare que ses résultats sont super-intéressants ?
Lorsqu'il doit choisir une conclusion provisoire entre plusieurs hypothèses ?
Lorsqu'il passe sous silence les résultats qui invalident sa théorie ?
Lorsqu'il croit avancer ?
Lorsqu'il supprime un point "aberrant" sur une courbe ?
Lorsqu'il oublie que pour des statistiques, les expériences devraient être indépendantes ?
Lorsqu'il se donne les moyens de mettre en oeuvre une stratégie pour démontrer son hypothèse ?
Lorsqu'il améliore une image par un logiciel ?
Lorsqu'il omet de rendre hommage à un étudiant, un collègue ?
Lorsqu'il prétend travailler en équipe avec son pire ennemi auquel il ne parle pas, pour pouvoir obtenir des crédits ?
Lorsqu'il décide d'oublier de mentionner (ou simplement oublie) une mutation non voulue ?
Lorsqu'il assaisonne son projet à la sauce cancer ? Ou nanotechnologies ?
Lorsqu'il n'a pas le temps de publier un erratum lorsqu'il s'est trompé ?
Lorsqu'il publie un bel article pour démentir ses résultats précédents ?
Lorsqu'il ignore les données ou les publications qui contredisent son point-de-vue ?
18:39 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mensonge en recherche
26.09.2007
Les renoncements nécessaires
La rédaction de ce blog m'a fait du bien.
Je peux maintenant côtoyer sans trop de souffrance les rangs A (directeurs de recherche et autres professeurs), et ne pas recevoir de coup de poignard trop aigu dans le coeur lorsque j'apprends que des camarades de promotion sont professeurs des hôpitaux.
La libération doit pour beaucoup au fait d'avoir décidé de renoncer :
- renoncer à faire mention dans mon cv que j'avais autrefois suivi des études médicales (et donc renoncer à imaginer une situation qui combinerait mes capacités). Le fait est que je suis hors du circuit et que même si j'étais dans le circuit, je n'ai pas les capacités politiques pour briguer un poste hospitalier.
- renoncer à me présenter au concours de directeur de recherche de mon organisme employeur. C'est extraordinaire comme ce renoncement m'a libérée. Il faut ici que je parle de ma peur, entretenue par une longue fréquentation des brimeurs de tous genres. Ne pas se présenter, cela veut dire négliger sa carrière, ô le crime ! Dans mon ancien labo, il est certain que j'aurais subi des pressions pour me présenter quand même et que je n'aurais pas osé désobéir. Ainsi donc, je ne perds pas de temps à rédiger un dossier inutile, ni à me présenter devant une commission qui se permet de disposer de notre temps et d'avoir deux heures de retard dans les auditions, pour finalement se retrancher derrière des critères clairs pour ne pas me classer : je n'ai pas d'équipe.
Et puis, actuellement, je touche un salaire de 2966 euros net, et je n'ai pas tout à fait atteint le dernier échelon, je trouve que c'est un bon salaire pour 35 heures avec un travail varié, amusant, et quelques petits voyages professionnels en prime. En plus, c'est une conviction personnelle de dire que le fait d'avoir fait des études longues ne devrait pas permettre de toucher un salaire plus de deux fois supérieur à celui de ceux qui n'ont pas fait d'études, et on est encore loin du smic à 1500 euros (au fait, je suis en France).
- renoncer à publier : l'idée prend de plus en plus de consistance dans ma tête. Connaissez-vous le facteur H ? C'est une sorte de médiane entre le nombre de publications et leur indice de citation. Eh bien, c'est mathématique, ce facteur croît tout seul au fur et à mesure que le temps passe. L'analyse des citations permet de constater que certains articles, qu'on a passé des années à réussir à publier, ne sont presque pas cités. Ce qui veut dire : que soit ils n'ont même pas été lus et c'est le plus probable, soit ils n'intéressent personne. Cela fait réfléchir. Essayer de publier un article pendant une année, cela veut dire une énorme énergie gaspillée, le découragement, et pendant ce temps, on ne peut pas aller de l'avant, passer à autre chose, et on se rend de plus en plus compte des faiblesses de l'article, puisque la vérité scientifique est malheureusement difficile à figer.
- renoncer à breveter : dernièrement, je me suis tournée vers des critères qualité dans la rédaction de mes cahiers d'expériences, en ayant en vue un brevet éventuel. Seulement voilà. La connaissance est à tous. Je ne veux pas limiter l'accès à mon travail par des contraintes financières. Et puis, les organismes qui ne m'ont pas aidée, je ne vois pas pourquoi ils bénéficieraient de la retombée de mes travaux. Ne croyez pas non plus qu'il s'agit de découvertes extraordinaires, simplement d'avancées qui pourraient être utiles à d'autres.
Le renoncement est un formidable tremplin qui permet d'avancer !
10:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : psychanalyse de chercheur
22.08.2007
Le pépins de la colère
J'ai encore une grande colère contre la recherche, et je dois l'évacuer pour pouvoir aller de l'avant.
J'ai déjà parlé, mais il y a bien longtemps que je n'ai pas écrit, du mensonge, du pouvoir, des compromissions. Sans doute dois-je en rajouter encore une couche...
Et il est nécessaire de mettre tout cela en perspective de ce que je suis.
Une psychanalyse de chercheur...
Deux points notables :
1- j'ai voulu entreprendre des études brillantes pour être enfin vue par ma famille paternelle et
2- j'ai longtemps cru que tout le monde m'attendait puisque ma mère attendait tellement de ma naissance
La première tricherie dont j'accuse mon mandarin, c'est d'avoir réussi le prodige d'obliger les étudiants à apprendre ses cours, car l'examen dans sa matière était avancé en février. Il paraît que j'ai eu une bonne note ce qui m'a valu d'être sélectionnée pour un stage qu'il proposait dans son laboratoire. Mais je crois que c'est pour la légende, car il offrait un stage à tous les étudiants qui le sollicitaient.
A propos de légende, on disait déjà à cette époque qu'il était nobélisable. Ensuite, il le sera de moins en moins.
Légende toujours, il prétendait interdire à ses chercheurs de prendre des vacances, et en faisait tout un cinéma, en riant sous cape avec sa secrétaire. Laquelle avait dû trouver le prétexte d'un bus à prendre pour partir à l'heure.
Il plaçait ses pions sur l'échiquier des carrières, sans se soucier de l'avis des intéressés. Certains (d'autres) ont su protester.
Il mentait pour attirer de bons étudiants en leur promettant une bourse sans leur préciser qu'ils ne l'obtiendraient que deux ans plus tard. Cette filière a fini par être démantelée.
Quand je suis arrivée, une chercheuse venait de déménager si bien que j'ai cru naïvement, devant les tiroirs presque vides, que l'on m'attendait. Là encore j'ai eu droit au cinéma habituel selon lequel on me faisait l'honneur de me confier un sujet que je ne pouvais pas décevoir. J'ai cru avoir de l'importance jusqu'à ce que je vois le procédé se répéter d'année en année chez les stagiaires successifs. Accueil, brieffing, paternage, rejet.
20:54 Publié dans Aigreurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : psychanalyse de chercheur, pepins de la colere
La recherche une question de pouvoir...
Plus on se détache et plus on observe le système.
La recherche comme partout peut-être, c'est une question de pouvoir...
Bien sûr on entend de temps à autre de belles histoires : tel chef de labo qui demandait à ses chercheurs de se charger des basses besognes pour que les étudiants puissent aller de l'avant.
Tel autre "gentil garçon" qui se chargeait lui-même des expéditions de ses réactifs très demandés, mais qui n'a rien publié depuis... depuis...
Telle bonne personne qui sait si bien valoriser l'autre mais qui garde le contrôle absolu sur tout.
J'ai demandé à une collègue en fin de carrière de me citer les noms des scientifiques qu'elle admirait et elle n'a trouvé qu'un seul nom. Et encore elle l'admirait sur le plan scientifique seulement.
J'ai retenu qu'il était très déplorable pour un chercheur, et que c'était sans doute une faute professionnelle, de n'avoir pas assez d'ambition. Ainsi, il faut se soucier de faire avancer son dossier, de demander ses avancements pendant qu'on est jeune brillant car on devient vite trop vieux, il faut à tout prix publier ses résultats chaque année pour faire avancer son facteur H, se montrer dans les congrès avec forcément de nouveaux résultats, en un mot comme en cent, pagayer plus vite que le courant.
Et ce n'est pas tout, il faut se soucier de la carrière de ses voisins, car c'est tous ensemble qu'on avance n'est-ce pas ? Ainsi on fera comme si la thèse s'était bien passée pour l'avancement du co-directeur, puis on acceptera de n'avoir pas la place méritée dans la publication - à charge de revanche - et on ne réclamera pas trop tôt le senior autoring (dernier nom dans l'article) pour la carrière du mandarin.
Puisque les idées viennent ici en vrac, je me rappelle avoir collaboré avec un patron américain. Son nom parmi les auteurs a fait que l'article n'a jamais été refusé même s'il est revenu au moins six fois pour correction. Le lecteur en déduira ce qu'il veut en déduire.
La carrière de chercheur est à la fois trop longue et trop courte. Trop longue pour les ex-brillants qui sont aigris à quarante ans et tuent le temps jusqu'à la retraite. Trop courte pour les chefs de labo qui ont dû attendre si longtemps que les mandarins finissent par être chassés par le système, et qui bloqueront à leur tour la promotion de leurs jeunes brillants.
Pour les autres, ceux qui s'accrochent ou ceux qui renoncent, il reste à subir les chefs qui se la jouent, ou la solitude du coureur de fond qui est passé en dessous de la masse critique.
20:32 Publié dans Aigreurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : facteur H, pouvoir, recherche
21.12.2006
Les relations de pouvoir dans la recherche
On aurait pu croire à la note précédente que j'avais touché le fond.
Mais non, le pire était encore devant moi.
J'ai déjà eu dans le passé des relations difficiles sur fond de rivalité, que j'ai déjà évoquées.
Mais qu'en est-il lorsque la rivalité ne peut se dire ?
Je reviendrai sur le cas précis qui m'occupe mais je voudrais donner quelques exemples de relations de pouvoir.
1- Le chef qui se la joue
Sa technique consiste à agresser l'adversaire (le subordonné). En se montrant toujours plus intelligent. L'exemple le plus fréquent où le chef peut exercer le pouvoir est la rédaction des articles. En effet, il est très facile d'apporter des corrections pertinentes sur un texte et les chefs ne s'en privent pas. Cela permet de justifier leur participation comme auteur, et trop longtemps même comme dernier auteur (la tête pensante). Tandis que les autres ont trimé parfois 12 heures par jour, debout, piétinant, dans les chambres froides, le chef, confortablement assis devant son ordinateur, va surligner des passages, inverser des mots, mettre en question la pertinence des termes. Il en faut de ces corrections, me direz-vous.
Deuxième exemple, les réunions de travail bipartites. Elles permettent au chef de maintenir le subordonné dans la dépendance de celui qui vient rendre des comptes. Là encore, c'est trop facile lorsqu'on n'est pas celui qui trime, de faire une suggestion judicieuse, et parmi celles-ci, la fameuse : ya qu'à. Ou "pourquoi tu n'as pas ?" Le chef tire cette injonction de son expérience personnelle, datant du temps où c'était plus facile. Ya qu'à essayer telle ou telle solution, ce sera peut-être le miracle, mais plus probablement, cela permettra de perdre encore d'autres jours et d'autres mois sans résultats.
Troisième exemple, la présentation des résultats à l'extérieur. Le chef se pose sans concertation comme celui qui a le savoir faire nécessaire pour mieux faire passer le message et la promotion du travail. Il réagit en celà à son propre mal-être où il a été trop longtemps relégué dans une position subalterne, et pour rien au monde, il ne cessera de reléguer les autres dans une position subalterne.
2- Le chercheur qui se la garde
Je m'explique. Au lieu de transmettre ce qu'il sait, le chercheur va garder le contôle. Au lieu d'enseigner, il va proposer de faire à la place, mais il ne donnera jamais ses sources en entier, il s'arrangera pour que la "manip" ne puisse être reproduite sans lui, pour que le protocole reste confidentiel, bref pour se rendre indispensable.
10:18 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pouvoir, recherche, chef
05.11.2006
Résultat des courses
Il me saute à la figure que finalement je ne suis pas faite pour ce métier.
Je n'ai rien choisi, je l'ai déjà dit, je n'ai fait que suivre le mouvement.
Il fut un temps sans doute prématuré, où j'étais capable : animer un groupe, encadrer de nombreux stagiaires, des thésards, demander et obtenir des crédits.
Puis tout s'est effondré petit à petit, peut-être parce qu'il ne pouvait en être autrement.
Dans mon nouveau labo, je vois les gens s'incliner et supporter des dictatures que je n'aurais pas acceptées.
J'aurais pu sans doute continuer jusqu'à l'épuisement en disant toujours oui.
Accepter d'être un prête-nom pour encadrer des stagiaires qu'on me retire dès que j'ai le dos tourné.
Etre jusqu'à ma retraite le sauveur des sujets abandonnés et la mère des scientifiques maltraités.
Pourtant le ver était dans le fruit, car je ne savais pas dire non, avec ou sans tact, et je ne savais pas commander.
La conscience aiguë que ce métier était trop dur pour moi m'a amenée sur le divan. J'était tiraillée entre l'absolue nécessité de travailler plus et l'impérieux désir de travailler moins.
Paradoxalement, les choses ont commencé à aller mal quand j'ai commencé à me libérer.
M'absenter deux fois par semaine pour aller chez mon psy, en plein début d'après-midi a été la meilleure et la pire des choses. La meilleure, parce que j'ai commencé à voir que les horaires de travail excessifs n'étaient pas productifs. J'ai vu aussi que ceux qui étaient respectés ne passaient pas tout leur temps au laboratoire, au contraire. Parce que mon psy ouvrait de grands yeux (pour autant que je puisse en juger sans le voir) lorsque je lui disais que je n'avais pas d'horaires de travail.
La pire des choses parce que les stagiaires se sont plaints de n'avoir pas leur esclave volontaire corvéable à merci à disposition. Parce que je suis entrée en conflit avec le nouveau chef qui me reprochait à mots couverts ces absences.
Entre temps il y eut les 35h qui ont coïncidé avec des moments où je me cherchais, où j'ai lu la législation, où j'ai envisagé de passer à temps partiel, et où j'ai découvert les jours de RTT (réduction du temps de travail). Une étape supplémentaire a été d'oser prendre mes RTT.
Je me sens encore un peu coupable de travailler 35h alors que ma collègue est présente douze heures par jour dans le labo et je peux vous assurer qu'elle travaille à fond pendant ses 53 heures hebdomadaires.
Pour en revenir à la dégringolade, mon ancien mandarin avait raison quand il voulait que je prenne un nouveau stagiaire que j'ai refusé, ce qui m'a valu les remontrances les plus injustes du monde, voir une note précédente. Question de masse critique. Quand mon dernier étudiant en DEA n'a pas eu de bourse, je me suis retrouvée seule. Seule au monde, car sous prétexte de vouloir m'aider, le nouveau directeur m'a rogné toutes les ailes : veto sur mes projets, menaces sur mes commandes, abus d'autorité, incompréhension totale, suppression de tout dialogue.
Je n'y arrive pas et pourtant je vois que c'est possible. D'autres y arrivent. D'autres peuvent dialoguer avec un directeur qu'ils méprisent. D'autres peuvent obtenir des soutiens ici et là. D'autres arrivent à feindre que tout va bien et ça marche. D'autres fédèrent leurs amis autour d'eux, d'autres obtiennent des postes en jouant le jeu. D'autres se battent pour obtenir des étudiants, et y parviennent. D'autres ont des sujets où les demandes de crédits aboutissent. D'autres sont conseillés.
Il y a sûrement quelque chose qui cloche en moi. J'ai le sentiment aigu qu'il est interdit de se plaindre, qu'il faut toujours feindre, que je ne peux confier mon désarroi à personne. Quand je l'ai fait, la situation est devenue encore plus catastrophique. J'ai l'impression que je n'ai plus l'énergie nécessaire pour m'arracher, écrire des demandes de crédits en enjolivant la situation, encadrer des étudiants médiocres qui ont beaucoup de chance de ne pas rester, remuer des montagnes en animant des collaborations, apprendre de nouvelles techniques, tout en faisant avancer seule des projets auxquels je m'accroche, peut-être à tort.
J'ai perdu la foi, et c'est épouvantable.
Je me suis évadée mais je suis toujours prisonnière.
Dernièrement, lors de mon entrevue avec mon chef, j'étais tentée de lui dire tout mon malaise. Mais je me suis rappelée d'un abus de pouvoir dont je venais d'être témoin, et de mon expérience catastrophique avec mon chef précédent. J'ai donc réalisé un exercice de style que les chercheurs pratiquent chaque jour et dans lequel je me débrouille encore. J'ai fait celle qui est sûre d'elle, prête à innover, prête à encadrer, prête à demander des crédits, prête à avancer sans bras, mûre et réfléchie...
Et pourtant, j'ai tant envie de pleurer, je suis si fatiguée. Qui peut me comprendre, celui qui feint et qui se bat ? Celui à qui le destin sourit ? Celui à qui l'on fait confiance ? Celui qui fait les bons choix ? Celui qui sait aller vers les autres ?
Pourtant j'étais promise à une carrière radieuse. Enfin peut-être.
J'en envie de dire enfin la vérité. Vous allez rire de la part d'une future ex-excellente.
J'ai du mal à m'arracher tout d'abord parce qu'on m'a reléguée dans une pièce où je ne suis pas intégrée. Elle appartient à un laboratoire dont je ne fais pas partie. Les thésards y sont les rois. Quand je suis arrivée, on a commencé par tout me prendre, le matériel qui devait me revenir d'une personne qui partait à la retraite. Je n'ai rien dit pour ne pas pleurnicher, et j'ai pleuré, pleurééééé !!!!
A côté de ma paillasse, il y a un post-doc qui ne m'adresse pas la parole. Tout ce joli monde a des réunions ensemble, rit ensemble, et moi je suis toute seule. Sensée utiliser le matériel commun dont celui que l'on m'a pris.
J'ai du mal à m'arracher parce que l'été arrivant, mes projets en cours se soldaient tous par un constat d'échec. Obligée de recommencer tout à zéro, et toute seule. Echecs sur échecs.
Du mal à m'arracher parce que les publications que j'écris quand même (du réchauffé) sont en collaboration et que mes collaborateurs et moi n'ont pas forcément les mêmes valeurs, ni les mêmes disponibilités, et parce que le temps court et que les dates limites approchent, et que j'ai beaucoup de doutes sur l'utilité de tout cela.
Du mal à m'arracher parce que le constat est là et bien net, que je n'ai pas les qualités requises pour devenir directeur de recherche. Je n'ai pas d'équipe et je ne souhaite même plus en avoir. Je n'ai pas de crédits et je ne souhaite même plus en demander. Je n'ai pas d'étudiant et ça me fatigue de devoir en traîner avec moi. Parce que je n'ai pas envie de feindre, ni d'enjoliver mes résultats, ni de faire mousser mon travail qui ne mousse pas.
Parce que je baisse les bras et que je renonce. Parce que je doute même sur le bien fondé de poursuivre mon sujet auquel je tenais tant et sur lequel j'étais un (petit) peu connue.
15:34 Publié dans Aigreurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : malaise, recherche
Faut-il vraiment sauver la recherche ?
La recherche française est élitiste, et c’est ce qui la perd. Faut-il vraiment sauver un système qui porte en lui-même son échec ?
Tandis que se préparent les états généraux de la recherche, la réforme du CNRS, le terme d’excellence est sur toutes les langues.
Les postes sont rares, nous dit-on, car ils sont attribués sur des critères d’excellence. Dans les procédures d’évaluation des chercheurs, c’est l’excellence qui est récompensée.
Qu’est-ce que l’excellence : la capacité d’avoir réussi les concours d’entrée aux grandes écoles, la capacité d’avoir travaillé quinze heures par jour dans les laboratoires pendant sa thèse, la capacité à en baver en réitérant l’expérience loin de chez soi, dans les laboratoires étrangers pendant un post-doc, en sacrifiant parfois sa vie familiale, la capacité à se plier au moule et à passer sous les fourches caudines des concours pour obtenir enfin un poste.
La capacité à être des bêtes à concours que l’on entraîne pour passer les oraux.
Quel est le résultat de tout cela ?
Le chercheur qui a été sélectionné sur ces critères d’excellence a de l’ambition. Il refuse d’être dirigé encore. Généralement il a déjà été en conflit plus ou moins ouvert avec son directeur de thèse qui n’était pas assez excellent. Il va donc s’empresser de former une petite équipe à lui tout seul, et défendre âprement son sujet, ses réactifs, ses protocoles. Ce système est d’ailleurs favorisé aux Etats-Unis où l’on donne aux jeunes chercheurs qui ont fait leurs preuves les possibilités de créer leur laboratoire, avec post-doc, techniciens, crédits. Or que se passe-t-il en France ? Le jeune chercheur excellent enfin pourvu de poste se retrouve au milieu d’autres chercheurs plus anciens qui ont été sélectionnés sur les mêmes critères et dont bien sûr il suscite la méfiance. Ces seniors voudraient bien le diriger, mais ils savent bien qu’ils ne pourront pas le diriger. Le jeune brillant voudrait bien diriger les seniors mais là encore il se heurte à une immense inertie. Deux murs s’affrontent. Résultats : les laboratoires français sont peuplés d’individualistes. Résultat encore : une équipe de recherche, ça n’existe pas (ou alors c’est très rare, il faut pour cela que certains aient renoncé au pouvoir qu’on leur a fait miroiter). Les chercheurs seniors sont impitoyables envers les jeunes excellents dont ils sentent la menace. Les jeunes excellents sont intarissables sur l’inertie des chercheurs seniors. Donc la recherche française ne possède pas d’équipes. Pour que équipe il y ait, il faudrait des chercheurs qui n’auraient pas ces dents longues, mais qui n’en seraient pas moins sérieux, des chercheurs prêts à suivre le mouvement, à s’enthousiasmer pour le projet des autres. Il faudrait des techniciens heureux qui ne se sentent pas exploités et qui sont prêts à participer. Mais les techniciens sont de plus en plus rares et sont comme une denrée que l’on se dispute.
Qu’est-ce que l’excellence ?
Un jeune chercheur peut-il être à la fois excellent orateur, être capable de synthétiser les montagnes de littérature qui paraissent sur son sujet, un excellent rédacteur de projets pour trouver des crédits, avoir une connaissance politique du fonctionnement des rouages de la recherche, un parfait expérimentateur, avoir des idées originales, une vision à long terme, etc...
Il en existe peut-être. Mais aura-t-il en même temps le charisme qui saura dynamiser ses collègues pour le suivre, la capacité à résoudre les conflits, le doigté pour répartir les auteurs dans les publications, la finesse de gérer les intérêts de chacun dans les collaborations ?
C’est possible, mais la plupart seront catalogués : excellent MAIS par leur collègues qui se rassurent comme ils peuvent devant ces exigences trop nombreuses en guettant les failles des autres.
Eh oui, nous sommes tous « EXCELLENTS MAIS » !
Et si l’on troquait tous les « excellents mais » contre des « suffisamment bons ».
Et si l’on cessait d’invoquer des critères stupides mais qu’on recrute des chercheurs et des techniciens qui n’ont pas la grosse tête. Qui sont capables de se regrouper autour du projet d’un autre. Qui savent que toutes les qualités nécessaires ne peuvent être réunies par une seule personne. Qui savent que dans un travail d’équipe, les qualités propres à chacun peuvent être valorisées pour le plus grand bien de tous. Qui refusent résolument l’égoïsme.
Et si l’on sélectionnait les chercheurs sur leurs qualités humaines, je ne dis pas d’excellence humaine mais de bonne volonté humaine ? Et si l’on donnait davantage de postes de techniciens, d’ingénieurs d’études ? Et si l’on extirpait l’idée que ces catégories ne sont pas valorisantes ? Et si au lieu d’évaluer et de brimer les chercheurs en leur reprochant de ne pas pouvoir suivre le rythme américain, on leur faisait enfin confiance ?
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