05.11.2006

Résultat des courses

Il me saute à la figure que finalement je ne suis pas faite pour ce métier.
Je n'ai rien choisi, je l'ai déjà dit, je n'ai fait que suivre le mouvement.
Il fut un temps sans doute prématuré, où j'étais capable : animer un groupe, encadrer de nombreux stagiaires, des thésards, demander et obtenir des crédits.
Puis tout s'est effondré petit à petit, peut-être parce qu'il ne pouvait en être autrement.
Dans mon nouveau labo, je vois les gens s'incliner et supporter des dictatures que je n'aurais pas acceptées.
J'aurais pu sans doute continuer jusqu'à l'épuisement en disant toujours oui.
Accepter d'être un prête-nom pour encadrer des stagiaires qu'on me retire dès que j'ai le dos tourné.
Etre jusqu'à ma retraite le sauveur des sujets abandonnés et la mère des scientifiques maltraités.
Pourtant le ver était dans le fruit, car je ne savais pas dire non, avec ou sans tact, et je ne savais pas commander.
La conscience aiguë que ce métier était trop dur pour moi m'a amenée sur le divan. J'était tiraillée entre l'absolue nécessité de travailler plus et l'impérieux désir de travailler moins.
Paradoxalement, les choses ont commencé à aller mal quand j'ai commencé à me libérer.
M'absenter deux fois par semaine pour aller chez mon psy, en plein début d'après-midi a été la meilleure et la pire des choses. La meilleure, parce que j'ai commencé à voir que les horaires de travail excessifs n'étaient pas productifs. J'ai vu aussi que ceux qui étaient respectés ne passaient pas tout leur temps au laboratoire, au contraire. Parce que mon psy ouvrait de grands yeux (pour autant que je puisse en juger sans le voir) lorsque je lui disais que je n'avais pas d'horaires de travail.
La pire des choses parce que les stagiaires se sont plaints de n'avoir pas leur esclave volontaire corvéable à merci à disposition. Parce que je suis entrée en conflit avec le nouveau chef qui me reprochait à mots couverts ces absences.
Entre temps il y eut les 35h qui ont coïncidé avec des moments où je me cherchais, où j'ai lu la législation, où j'ai envisagé de passer à temps partiel, et où j'ai découvert les jours de RTT (réduction du temps de travail). Une étape supplémentaire a été d'oser prendre mes RTT.
Je me sens encore un peu coupable de travailler 35h alors que ma collègue est présente douze heures par jour dans le labo et je peux vous assurer qu'elle travaille à fond pendant ses 53 heures hebdomadaires.
Pour en revenir à la dégringolade, mon ancien mandarin avait raison quand il voulait que je prenne un nouveau stagiaire que j'ai refusé, ce qui m'a valu les remontrances les plus injustes du monde, voir une note précédente. Question de masse critique. Quand mon dernier étudiant en DEA n'a pas eu de bourse, je me suis retrouvée seule. Seule au monde, car sous prétexte de vouloir m'aider, le nouveau directeur m'a rogné toutes les ailes : veto sur mes projets, menaces sur mes commandes, abus d'autorité, incompréhension totale, suppression de tout dialogue.
Je n'y arrive pas et pourtant je vois que c'est possible. D'autres y arrivent. D'autres peuvent dialoguer avec un directeur qu'ils méprisent. D'autres peuvent obtenir des soutiens ici et là. D'autres arrivent à feindre que tout va bien et ça marche. D'autres fédèrent leurs amis autour d'eux, d'autres obtiennent des postes en jouant le jeu. D'autres se battent pour obtenir des étudiants, et y parviennent. D'autres ont des sujets où les demandes de crédits aboutissent. D'autres sont conseillés.
Il y a sûrement quelque chose qui cloche en moi. J'ai le sentiment aigu qu'il est interdit de se plaindre, qu'il faut toujours feindre, que je ne peux confier mon désarroi à personne. Quand je l'ai fait, la situation est devenue encore plus catastrophique. J'ai l'impression que je n'ai plus l'énergie nécessaire pour m'arracher, écrire des demandes de crédits en enjolivant la situation, encadrer des étudiants médiocres qui ont beaucoup de chance de ne pas rester, remuer des montagnes en animant des collaborations, apprendre de nouvelles techniques, tout en faisant avancer seule des projets auxquels je m'accroche, peut-être à tort.
J'ai perdu la foi, et c'est épouvantable.
Je me suis évadée mais je suis toujours prisonnière.
Dernièrement, lors de mon entrevue avec mon chef, j'étais tentée de lui dire tout mon malaise. Mais je me suis rappelée d'un abus de pouvoir dont je venais d'être témoin, et de mon expérience catastrophique avec mon chef précédent. J'ai donc réalisé un exercice de style que les chercheurs pratiquent chaque jour et dans lequel je me débrouille encore. J'ai fait celle qui est sûre d'elle, prête à innover, prête à encadrer, prête à demander des crédits, prête à avancer sans bras, mûre et réfléchie...
Et pourtant, j'ai tant envie de pleurer, je suis si fatiguée. Qui peut me comprendre, celui qui feint et qui se bat ? Celui à qui le destin sourit ? Celui à qui l'on fait confiance ? Celui qui fait les bons choix ? Celui qui sait aller vers les autres ?
Pourtant j'étais promise à une carrière radieuse. Enfin peut-être.
J'en envie de dire enfin la vérité. Vous allez rire de la part d'une future ex-excellente.
J'ai du mal à m'arracher tout d'abord parce qu'on m'a reléguée dans une pièce où je ne suis pas intégrée. Elle appartient à un laboratoire dont je ne fais pas partie. Les thésards y sont les rois. Quand je suis arrivée, on a commencé par tout me prendre, le matériel qui devait me revenir d'une personne qui partait à la retraite. Je n'ai rien dit pour ne pas pleurnicher, et j'ai pleuré, pleurééééé !!!!
A côté de ma paillasse, il y a un post-doc qui ne m'adresse pas la parole. Tout ce joli monde a des réunions ensemble, rit ensemble, et moi je suis toute seule. Sensée utiliser le matériel commun dont celui que l'on m'a pris.
J'ai du mal à m'arracher parce que l'été arrivant, mes projets en cours se soldaient tous par un constat d'échec. Obligée de recommencer tout à zéro, et toute seule. Echecs sur échecs.
Du mal à m'arracher parce que les publications que j'écris quand même (du réchauffé) sont en collaboration et que mes collaborateurs et moi n'ont pas forcément les mêmes valeurs, ni les mêmes disponibilités, et parce que le temps court et que les dates limites approchent, et que j'ai beaucoup de doutes sur l'utilité de tout cela.
Du mal à m'arracher parce que le constat est là et bien net, que je n'ai pas les qualités requises pour devenir directeur de recherche. Je n'ai pas d'équipe et je ne souhaite même plus en avoir. Je n'ai pas de crédits et je ne souhaite même plus en demander. Je n'ai pas d'étudiant et ça me fatigue de devoir en traîner avec moi. Parce que je n'ai pas envie de feindre, ni d'enjoliver mes résultats, ni de faire mousser mon travail qui ne mousse pas.
Parce que je baisse les bras et que je renonce. Parce que je doute même sur le bien fondé de poursuivre mon sujet auquel je tenais tant et sur lequel j'étais un (petit) peu connue.

Faut-il vraiment sauver la recherche ?

La recherche française est élitiste, et c’est ce qui la perd. Faut-il vraiment sauver un système qui porte en lui-même son échec ?

Tandis que se préparent les états généraux de la recherche, la réforme du CNRS, le terme d’excellence est sur toutes les langues.
Les postes sont rares, nous dit-on, car ils sont attribués sur des critères d’excellence. Dans les procédures d’évaluation des chercheurs, c’est l’excellence qui est récompensée.
Qu’est-ce que l’excellence : la capacité d’avoir réussi les concours d’entrée aux grandes écoles, la capacité d’avoir travaillé quinze heures par jour dans les laboratoires pendant sa thèse, la capacité à en baver en réitérant l’expérience loin de chez soi, dans les laboratoires étrangers pendant un post-doc, en sacrifiant parfois sa vie familiale, la capacité à se plier au moule et à passer sous les fourches caudines des concours pour obtenir enfin un poste.
La capacité à être des bêtes à concours que l’on entraîne pour passer les oraux.
Quel est le résultat de tout cela ?
Le chercheur qui a été sélectionné sur ces critères d’excellence a de l’ambition. Il refuse d’être dirigé encore. Généralement il a déjà été en conflit plus ou moins ouvert avec son directeur de thèse qui n’était pas assez excellent. Il va donc s’empresser de former une petite équipe à lui tout seul, et défendre âprement son sujet, ses réactifs, ses protocoles. Ce système est d’ailleurs favorisé aux Etats-Unis où l’on donne aux jeunes chercheurs qui ont fait leurs preuves les possibilités de créer leur laboratoire, avec post-doc, techniciens, crédits. Or que se passe-t-il en France ? Le jeune chercheur excellent enfin pourvu de poste se retrouve au milieu d’autres chercheurs plus anciens qui ont été sélectionnés sur les mêmes critères et dont bien sûr il suscite la méfiance. Ces seniors voudraient bien le diriger, mais ils savent bien qu’ils ne pourront pas le diriger. Le jeune brillant voudrait bien diriger les seniors mais là encore il se heurte à une immense inertie. Deux murs s’affrontent. Résultats : les laboratoires français sont peuplés d’individualistes. Résultat encore : une équipe de recherche, ça n’existe pas (ou alors c’est très rare, il faut pour cela que certains aient renoncé au pouvoir qu’on leur a fait miroiter). Les chercheurs seniors sont impitoyables envers les jeunes excellents dont ils sentent la menace. Les jeunes excellents sont intarissables sur l’inertie des chercheurs seniors. Donc la recherche française ne possède pas d’équipes. Pour que équipe il y ait, il faudrait des chercheurs qui n’auraient pas ces dents longues, mais qui n’en seraient pas moins sérieux, des chercheurs prêts à suivre le mouvement, à s’enthousiasmer pour le projet des autres. Il faudrait des techniciens heureux qui ne se sentent pas exploités et qui sont prêts à participer. Mais les techniciens sont de plus en plus rares et sont comme une denrée que l’on se dispute.
Qu’est-ce que l’excellence ?
Un jeune chercheur peut-il être à la fois excellent orateur, être capable de synthétiser les montagnes de littérature qui paraissent sur son sujet, un excellent rédacteur de projets pour trouver des crédits, avoir une connaissance politique du fonctionnement des rouages de la recherche, un parfait expérimentateur, avoir des idées originales, une vision à long terme, etc...
Il en existe peut-être. Mais aura-t-il en même temps le charisme qui saura dynamiser ses collègues pour le suivre, la capacité à résoudre les conflits, le doigté pour répartir les auteurs dans les publications, la finesse de gérer les intérêts de chacun dans les collaborations ?
C’est possible, mais la plupart seront catalogués : excellent MAIS par leur collègues qui se rassurent comme ils peuvent devant ces exigences trop nombreuses en guettant les failles des autres.
Eh oui, nous sommes tous « EXCELLENTS MAIS » !
Et si l’on troquait tous les « excellents mais » contre des « suffisamment bons ».
Et si l’on cessait d’invoquer des critères stupides mais qu’on recrute des chercheurs et des techniciens qui n’ont pas la grosse tête. Qui sont capables de se regrouper autour du projet d’un autre. Qui savent que toutes les qualités nécessaires ne peuvent être réunies par une seule personne. Qui savent que dans un travail d’équipe, les qualités propres à chacun peuvent être valorisées pour le plus grand bien de tous. Qui refusent résolument l’égoïsme.
Et si l’on sélectionnait les chercheurs sur leurs qualités humaines, je ne dis pas d’excellence humaine mais de bonne volonté humaine ? Et si l’on donnait davantage de postes de techniciens, d’ingénieurs d’études ? Et si l’on extirpait l’idée que ces catégories ne sont pas valorisantes ? Et si au lieu d’évaluer et de brimer les chercheurs en leur reprochant de ne pas pouvoir suivre le rythme américain, on leur faisait enfin confiance ?

Et on voudrait renforcer le pouvoir des chefs...

Attribuer à d’autres des manœuvres qui ont pu germer seulement dans son propre esprit magouilleur, cela s’appelle de la projection ! Ce « fax mystérieux » est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il n’y a décidément aucune compréhension et aucune confiance possible entre nous.
Mon directeur m’accuse (sic) « d’avoir mis le fax en panne avec mon fax mystérieux ! »
En d’autres termes, il pense que je passe mon temps à des activités qui n’ont rien à voir avec le travail ?
D’ailleurs, il m’a effectivement reproché de scanner une photo, d’aller à la piscine entre midi et deux (alors que je pratique l’horaire variable), et d’avoir de mauvaises fréquentations (là encore sic).
Je n’ai jamais obtenu aucun soutien de sa part dans les conflits interpersonnels, c’était toujours moi la fautive selon lui.
Il est impossible de discuter avec lui. Les discussions dans son bureau durent des heures où il monologue sur des sujets n’ayant rien à voir. Ceci est un handicap à toute communication. En effet, il faut n’avoir aucune expérience en cours, et sa soirée libre, pour se décider à aller le trouver.
Il coupe généralement court à toute contradiction.
Son esprit est extrêmement négatif, jamais il n’encourage une initiative, mais plutôt sape le moral. Ce qui ne l’empêche pas de s’attribuer les réussites !
Quand on échange quelques informations dans le couloir, il oublie ce qu’on lui a demandé.
Il n’a aucun suivi scientifique des travaux en cours dans son laboratoire.
Si on se montre faible avec lui, il nous démolit. Sa technique est l’insinuation : à propos du fax mystérieux, à propos de l’utilisation de certaine pièce, à propos de ma maladie, à propos de mes commandes…

Le grand bluff

Le mensonge initial : la recherche est un sacerdoce, on doit consacrer sa vie à la recherche, on a la chance de se voir confier un sujet, c’est un honneur et un devoir.
Les injonctions : travailler le week-end, ne pas prendre de vacances. Vous prenez des vacances, est-ce que j’en prends, moi ?
L’illusion entretenue par les obsédés de la recherche d’être en même temps hypercultivés, hyperaucourant.
Les exagérations diverses : travailler 15 heures par jour (oui mais pas tous les jours), travailler jour et nuit, travailler à 4h du matin.
Les mensonges : vous faites une maîtrise de chimie, comme moi. (alors que moi j’ai fait des études de chimie, ou j’ai fait des modules de maîtrise).
Tout donner pendant des années y compris ses week-ends, ses vacances.
Puis marner pendant des années en post-doc aux Etats-Unis où le rythme est encore plus soutenu.
Se présenter au CNRS en sachant qu’on ne peut rien faire si on n’est pas soutenu. Donc douter de sa propre valeur. Et se rassurer en affirmant ne pas douter de sa propre valeur. Toujours mentir aux autres et à soi-même, prétendre que tout va bien que ça marche, que ça avance.
Toujours se rassurer en se disant qu’on ne réussit pas moins bien que ses collègues.
Etre toujours à la merci des échecs pour lesquels on ne peut rien, les culture n’ont pas poussé, deux jours de perdus, à moins de venir le week-end, à moins de travailler la nuit...
S’entendre dire que la science doit être moderne, alors qu’on a à peine intégré la science pré-moderne. Ne jamais se sentir à la hauteur. Avoir peur de la nouveauté. Se rassurer en critiquant la nouveauté.
Se voir menacé de systèmes d’évaluation à l’américaine, où il faut écrire des projets pour obtenir des crédits.
Voir baisser les budgets et assister au vieillissement du matériel, matériel non entretenu faute de techniciens.
Devoir céder sa place dans les publics aux étudiants et aux mandarins.
Entendre sans cesse parler des jeunes brillants (qui sont des autres) jusqu’à ce qu’on soit trop vieux.
Attendre que les vieux cèdent la place à laquelle ils s’accrochent.
Supporter les complexités administratives (tris des déchets, élimination des OGM).
Vivre la promiscuité avec des collègues aigris.
Tout donner pour former des étudiants qui oublient même de remercier.
Etre sous le feu des critiques obsessionnelles des étudiants en fin de thèse.
Ne pas réussir à publier dans J. Biol. Chem. parce qu’on est français.
Etre ignoré dans les citations des collègues américains.
Etre ignoré dans les citations des collègues français.
Etre sans cesse examinés.
Devoir sans cesse écrire des rapports et des projets, fuite en avant qui empêche de prendre le moindre recul.
Toujours entendre valoriser ce que font d’autres.
Voir les prix attribués à des médiocres.
Devenir médiocre.
Voir les autres parler dans les médias et savoir qu’ils font mousser du vide.
Avoir le sentiment de ne servir à rien.
Ne pas pouvoir expliquer ce que l’on fait.
Avoir honte d’expliquer ce que l’on fait.
Prétendre...
Prétendre que tout va bien.
Prétendre que ça marche.
Prétendre que c’est super.
Prétendre être épanoui.
Prétendre ne pas être affecté.
Quand d’autres prétendent plus haut.
Quand d’autres sont propulsés sur le devant de la scène.
Quand d’autres prétendent être obligés de prétendre.
On n’est jamais bombardé chef contre son gré.
Mais il est difficile d’échapper à ce genre de compromissions.
Difficile de refuser cet honneur auquel on a toujours rêvé.
Interdit d’avouer qu’on y rêvait.
Savoir – ô combien – que ce n’est pas la panacée.
Que les boucliers de critiques vont se lever.
S’en défendre par avance.
Machination – Mensonge – Compromission – Prétention – Manipulation
Recherche : le grand bluff

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