05.11.2006
Faut-il vraiment sauver la recherche ?
La recherche française est élitiste, et c’est ce qui la perd. Faut-il vraiment sauver un système qui porte en lui-même son échec ?
Tandis que se préparent les états généraux de la recherche, la réforme du CNRS, le terme d’excellence est sur toutes les langues.
Les postes sont rares, nous dit-on, car ils sont attribués sur des critères d’excellence. Dans les procédures d’évaluation des chercheurs, c’est l’excellence qui est récompensée.
Qu’est-ce que l’excellence : la capacité d’avoir réussi les concours d’entrée aux grandes écoles, la capacité d’avoir travaillé quinze heures par jour dans les laboratoires pendant sa thèse, la capacité à en baver en réitérant l’expérience loin de chez soi, dans les laboratoires étrangers pendant un post-doc, en sacrifiant parfois sa vie familiale, la capacité à se plier au moule et à passer sous les fourches caudines des concours pour obtenir enfin un poste.
La capacité à être des bêtes à concours que l’on entraîne pour passer les oraux.
Quel est le résultat de tout cela ?
Le chercheur qui a été sélectionné sur ces critères d’excellence a de l’ambition. Il refuse d’être dirigé encore. Généralement il a déjà été en conflit plus ou moins ouvert avec son directeur de thèse qui n’était pas assez excellent. Il va donc s’empresser de former une petite équipe à lui tout seul, et défendre âprement son sujet, ses réactifs, ses protocoles. Ce système est d’ailleurs favorisé aux Etats-Unis où l’on donne aux jeunes chercheurs qui ont fait leurs preuves les possibilités de créer leur laboratoire, avec post-doc, techniciens, crédits. Or que se passe-t-il en France ? Le jeune chercheur excellent enfin pourvu de poste se retrouve au milieu d’autres chercheurs plus anciens qui ont été sélectionnés sur les mêmes critères et dont bien sûr il suscite la méfiance. Ces seniors voudraient bien le diriger, mais ils savent bien qu’ils ne pourront pas le diriger. Le jeune brillant voudrait bien diriger les seniors mais là encore il se heurte à une immense inertie. Deux murs s’affrontent. Résultats : les laboratoires français sont peuplés d’individualistes. Résultat encore : une équipe de recherche, ça n’existe pas (ou alors c’est très rare, il faut pour cela que certains aient renoncé au pouvoir qu’on leur a fait miroiter). Les chercheurs seniors sont impitoyables envers les jeunes excellents dont ils sentent la menace. Les jeunes excellents sont intarissables sur l’inertie des chercheurs seniors. Donc la recherche française ne possède pas d’équipes. Pour que équipe il y ait, il faudrait des chercheurs qui n’auraient pas ces dents longues, mais qui n’en seraient pas moins sérieux, des chercheurs prêts à suivre le mouvement, à s’enthousiasmer pour le projet des autres. Il faudrait des techniciens heureux qui ne se sentent pas exploités et qui sont prêts à participer. Mais les techniciens sont de plus en plus rares et sont comme une denrée que l’on se dispute.
Qu’est-ce que l’excellence ?
Un jeune chercheur peut-il être à la fois excellent orateur, être capable de synthétiser les montagnes de littérature qui paraissent sur son sujet, un excellent rédacteur de projets pour trouver des crédits, avoir une connaissance politique du fonctionnement des rouages de la recherche, un parfait expérimentateur, avoir des idées originales, une vision à long terme, etc...
Il en existe peut-être. Mais aura-t-il en même temps le charisme qui saura dynamiser ses collègues pour le suivre, la capacité à résoudre les conflits, le doigté pour répartir les auteurs dans les publications, la finesse de gérer les intérêts de chacun dans les collaborations ?
C’est possible, mais la plupart seront catalogués : excellent MAIS par leur collègues qui se rassurent comme ils peuvent devant ces exigences trop nombreuses en guettant les failles des autres.
Eh oui, nous sommes tous « EXCELLENTS MAIS » !
Et si l’on troquait tous les « excellents mais » contre des « suffisamment bons ».
Et si l’on cessait d’invoquer des critères stupides mais qu’on recrute des chercheurs et des techniciens qui n’ont pas la grosse tête. Qui sont capables de se regrouper autour du projet d’un autre. Qui savent que toutes les qualités nécessaires ne peuvent être réunies par une seule personne. Qui savent que dans un travail d’équipe, les qualités propres à chacun peuvent être valorisées pour le plus grand bien de tous. Qui refusent résolument l’égoïsme.
Et si l’on sélectionnait les chercheurs sur leurs qualités humaines, je ne dis pas d’excellence humaine mais de bonne volonté humaine ? Et si l’on donnait davantage de postes de techniciens, d’ingénieurs d’études ? Et si l’on extirpait l’idée que ces catégories ne sont pas valorisantes ? Et si au lieu d’évaluer et de brimer les chercheurs en leur reprochant de ne pas pouvoir suivre le rythme américain, on leur faisait enfin confiance ?
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Le grand bluff
Le mensonge initial : la recherche est un sacerdoce, on doit consacrer sa vie à la recherche, on a la chance de se voir confier un sujet, c’est un honneur et un devoir.
Les injonctions : travailler le week-end, ne pas prendre de vacances. Vous prenez des vacances, est-ce que j’en prends, moi ?
L’illusion entretenue par les obsédés de la recherche d’être en même temps hypercultivés, hyperaucourant.
Les exagérations diverses : travailler 15 heures par jour (oui mais pas tous les jours), travailler jour et nuit, travailler à 4h du matin.
Les mensonges : vous faites une maîtrise de chimie, comme moi. (alors que moi j’ai fait des études de chimie, ou j’ai fait des modules de maîtrise).
Tout donner pendant des années y compris ses week-ends, ses vacances.
Puis marner pendant des années en post-doc aux Etats-Unis où le rythme est encore plus soutenu.
Se présenter au CNRS en sachant qu’on ne peut rien faire si on n’est pas soutenu. Donc douter de sa propre valeur. Et se rassurer en affirmant ne pas douter de sa propre valeur. Toujours mentir aux autres et à soi-même, prétendre que tout va bien que ça marche, que ça avance.
Toujours se rassurer en se disant qu’on ne réussit pas moins bien que ses collègues.
Etre toujours à la merci des échecs pour lesquels on ne peut rien, les culture n’ont pas poussé, deux jours de perdus, à moins de venir le week-end, à moins de travailler la nuit...
S’entendre dire que la science doit être moderne, alors qu’on a à peine intégré la science pré-moderne. Ne jamais se sentir à la hauteur. Avoir peur de la nouveauté. Se rassurer en critiquant la nouveauté.
Se voir menacé de systèmes d’évaluation à l’américaine, où il faut écrire des projets pour obtenir des crédits.
Voir baisser les budgets et assister au vieillissement du matériel, matériel non entretenu faute de techniciens.
Devoir céder sa place dans les publics aux étudiants et aux mandarins.
Entendre sans cesse parler des jeunes brillants (qui sont des autres) jusqu’à ce qu’on soit trop vieux.
Attendre que les vieux cèdent la place à laquelle ils s’accrochent.
Supporter les complexités administratives (tris des déchets, élimination des OGM).
Vivre la promiscuité avec des collègues aigris.
Tout donner pour former des étudiants qui oublient même de remercier.
Etre sous le feu des critiques obsessionnelles des étudiants en fin de thèse.
Ne pas réussir à publier dans J. Biol. Chem. parce qu’on est français.
Etre ignoré dans les citations des collègues américains.
Etre ignoré dans les citations des collègues français.
Etre sans cesse examinés.
Devoir sans cesse écrire des rapports et des projets, fuite en avant qui empêche de prendre le moindre recul.
Toujours entendre valoriser ce que font d’autres.
Voir les prix attribués à des médiocres.
Devenir médiocre.
Voir les autres parler dans les médias et savoir qu’ils font mousser du vide.
Avoir le sentiment de ne servir à rien.
Ne pas pouvoir expliquer ce que l’on fait.
Avoir honte d’expliquer ce que l’on fait.
Prétendre...
Prétendre que tout va bien.
Prétendre que ça marche.
Prétendre que c’est super.
Prétendre être épanoui.
Prétendre ne pas être affecté.
Quand d’autres prétendent plus haut.
Quand d’autres sont propulsés sur le devant de la scène.
Quand d’autres prétendent être obligés de prétendre.
On n’est jamais bombardé chef contre son gré.
Mais il est difficile d’échapper à ce genre de compromissions.
Difficile de refuser cet honneur auquel on a toujours rêvé.
Interdit d’avouer qu’on y rêvait.
Savoir – ô combien – que ce n’est pas la panacée.
Que les boucliers de critiques vont se lever.
S’en défendre par avance.
Machination – Mensonge – Compromission – Prétention – Manipulation
Recherche : le grand bluff
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